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Les charretiers sont très souvent interdits d’accès à ces sites


Les déchets débordent à maints endroits de la capitale. Les autorités municipales semblent impuissantes à faire face à la situation. A cause notamment du problème de financement


Les déchets domestiques risquent de submerger totalement la capitale si rien n’est fait. Selon l’Enquête modulaire et permanente auprès des ménages (EMOP 2015), plus de 71,5 % des ménages utilisent des lieux non indiqués pour l’évacuation des ordures. Les Groupements d’intérêt économique (GIE) travaillant avec les canions utilisent des dépôts autorisés. Ils représentent 28,5%. Ceux qui utilisent les charrettes représentent 23,7 %.


Ces derniers sont, depuis quelques jours, confrontés à un problème réel de dépôts de transit, notamment en Communes V et VI du District de Bamako. Un tour dans ces circonscriptions suffit pour s’en convaincre. Sur la route menant à la colline de Badalabougou, en passant par l’hôtel Olympe international, une montagne d’immondices culmine sur un espace qui couvre une superficie de plus d’un hectare. Des charretiers viennent y déposer des ordures à longueur de journée.


L’odeur nauséabonde des détritus pollue l’air et agresse les narines dans un rayon de plus de 200 m. Charrettes, pousse-pousse, camionnettes se bousculent à l’entrée pour décharger des déchets solides collectés auprès des ménages. Au même moment, des femmes mettent les ordures sens dessus dessous à la recherche d’objets recyclables ou revendables.


«C’est un dépôt anarchique. Il est interdit par les autorités communales d’y déposer des ordures», explique le 3è adjoint au maire de la Commune V. «Faute de dépôt de transit, les GIE, chargés de la pré-collecte des ordures, violent cette décision», regrette Adama Konaté.


La plupart d’entre eux viennent de Baco-Djicoroni ACI, un quartier huppé de la Commune V. «Je transporte tous les jours des ordures de Baco-Djicoroni pour le site de Daoudabougou. Auparavant, je les déversais dans la zone aéroportuaire. L’accès à ce site nous est interdit depuis quelques jours. Les GIE sont confrontés à un problème de dépôt pour décharger les ordures. Ce manque de dépôt complique la tâche aux GIE et aux collecteurs d’ordures indépendants. La situation s’empire», alerte Seyba Diarra. Cet agent d’un GIE venait de se débarrasser du contenu de sa camionnette sur ledit site. Après cinq années de loyaux services rendus à son GIE, Seyba Diarra entend jeter l’éponge à cause de l’absence de dépôts de transit dans la commune.


UN ULTIMATUM AUX GIE-

Les populations sont les premières victimes de cette situation. Poubelles et sacs remplis d’ordures jonchent devant les ménages. Les collecteurs passaient deux à trois fois par semaine pour ramasser les déchets, rappelle Mme Diarra Fatoumata Diarra, une ménagère habitant Baco Djicoroni ACI. «Aujourd’hui, les résidus traînent devant les maisons pendant plus de 15 jours, déplore-t-elle, précisant que les GIE évoquent un problème de dépôt de transit».


La promotrice du «GIE Action ACI» se dit choquée et dépassée par cette situation. Le problème de dépôts d’ordures est un véritable casse-tête et pour la population et pour les GIE, argumente Mme Haïdara Haréssoum Haïdara. Elle fait partie des premiers habitants de Baco Djicoroni ACI. Elle y avait aménagé, sur fonds propre, un dépôt qui a été repris par les autorités communales de l’époque. Les populations riveraines se sont plaintes, car la mairie le gérait mal. Ce qui a conduit à sa fermeture, regrette Mme Haïdara.


Les GIE se sont rabattus sur la zone aéroportuaire. Des chauffeurs ont été arrêtés et placés en garde à vue par les policiers. Aujourd’hui, ils transportent les ordures jusqu’à Niamakoro Kourani. Mais le maire de la localité a lancé un ultimatum demandant aux GIE d’arrêter de deverser les ordures dans sa Commune.


À Magnambougou (Commune VI) également, les ordures attendent d’être enlevées depuis deux semaines. Populations et GIE menacent de les déverser devant la mairie en guise de protestation. «Le gouvernement doit mettre en place des sites où nous devons déposer les ordures qui ont des effets néfastes sur la santé. Si on ne fait rien, d’ici 10 ans, la ville de Bamako sera envahie par les ordures», prévient le directeur général du GIE Saniya de Magnambougou, Bamadou Sidibé.


CE QUE PRÉVOIT LA LOI-

L’État a transféré la gestion de l’assainissement aux collectivités. L’article 14 du Code des collectivités territoriales définit les attributions du Conseil communal. Il fait de la commune le maître d’ouvrage en matière d’assainissement au niveau local. Elle a pour vocation, entre autres, de planifier, organiser et contrôler l’assainissement en tant que service public sur toute l’étendue de son territoire. Elle est également propriétaire des ouvrages réalisés pour assurer l’accès à l’assainissement. À ce titre, la commune est la clef de voûte du dispositif.


En la matière, les GIE sont les acteurs clés en matière de gestion des ordures. En Commune VI, lamairie a signé un contrat quinquennal avec eux. Ilsfont la pré-collecte au niveau des ménages et les concessions deux à trois fois par semaine contre paiement de 2.000 à 3.000 Fcfa par mois. Les GIE transportent les ordures au niveau des dépôts de transit. À partir de là, la mairie du District doit prendre le relais en les acheminant vers la décharge finale de Noumoubougou. Malheureusement, cette décharge n’est toujours pas opérationnelle car les populations riveraines s’y opposent.


La Commune V ne dispose pas jusqu’à présent d’un dépôt de transit opérationnel. Par contre, elle regorge des dépôts anarchiques, dont celui de Daoudabougou qui sont fréquentés même par les GIE, reconnaît le 3è adjoint au maire. «Il y a pas de dépôt de transit dans laCommune V», regrette Adama Konaté. Les espaces prévus dans le plan d’urbanisation ont été détournés de leur vocation, murmure l’édile.


La Commune VI se trouve dans la même situation. Le manque de dépôt de transit complique le travail de la mairie et les GIE, confirme la 3è adjointe au maire. «Nous pouvons gérer les ordures des ménages mais tant qu’il n’y a pas de dépôt aménagé, c’est difficile pour la mairie», souligne Mme Douyon Delphine Douyon. «Une commune aussi vaste et peuplée comme la nôtre ne dispose d’aucun dépôt d’ordures», s’étonne-t-elle. En conséquence, la mairie a toujours des problèmes avec les GIE qui, à leur tour, sont incompris par la population.


Tous les plans d’urbanisation prévoient pourtant des espaces dédiés pour servir de dépôt de transit, explique le chargé de l’assainissement et coordinateur du Comité de gestion et de valorisation des déchets (Cogevad) en Commune VI. «La Commune VI ne dispose pas officiellement de sites aménagés, affectés et fonctionnels selon les règles de l’art», déplore Jonathan Poudiougou. Des espaces sont prévus à Sénou et à Missabougou, revèle-t-il, ajoutant que les populations s’opposent à l’aménagement de ces sites.


Avec une population de plus de 800.000 habitants repartis dans dix quartiers, la Commune produit des millions de tonnes d’ordures par jour. Elle devrait normalement avoir plusieurs dépôts de transit opérationnels, selon Mme Douyon Delphine Douyon. «Faute de dépôt de transit, les responsables de la Commune VI ont démarché les autorités aéroportuaires pour autoriser les GIE à aller déposer les ordures sur le site», confie la 3è adjointe au maire de la Commune VI, ajoutant que cette autorisation peut être suspendue à tout moment.


DES RAMASSEURS INDÉPENDANTS-

L’absence de dépôt de transit officiel joue sur la qualité du travail des GIE. En conséquence, l’insalubrité pourrait gagner du terrain, estime Jonathan Poudiougou. Car face à la situation, les ménages se tournent vers les ramasseurs indépendants qui sont les charretiers et les pousse-poussiers qui déversent les ordures n’importe où, accuse le coordinateur du Cogevad. Il invite les populations à prendre conscience des enjeux de l’assainissement au niveau de leurs quartiers. «Sans une prise de conscience et un changement de comportement de la part des citoyens, toutes les actions qui seront menées seront vaines», pense-t-il.


Il faudrait pour ce faire que les collectivités aient les moyens de leur ambition. En communes V et VI, les municipalités disent ne pas avoir les ressources nécessaires pour faire face au problème d’assainissement. Le transfert de ressources prôné par la décentralisation jusque là n’est pas effective. «Les collectivités ont hérité d’un transfert de problèmes concernant l’assainissement», se défend Jonathan Poudiougou.


Les mairies comptent sur la Taxe de développement locale et régionale (TDLR) pour faire face aux dépenses d’investissement. «Malheureusement, la population ne s’acquitte pas de ce devoir», déplore-t-il. Il faut toujours aller solliciter l’appui de l’État, des partenaires et des ONG.


Dans tous les cas, il urge d’agir pendant qu’il est encore possible. «Dans 10 ans, si les déchets ne sont pas transformés et valorisés, on ne pourra plus les gérer au regard de la démographie galopante», affirme Jonathan Poudiougou. Il demande de faire l’état des lieux de l’assainissement et aller vers l’application «du principe pollueur payeur».


Le conseiller municipal Adama Konaté pense que la mise en place d’un site de tri et de transformation de déchets pourrait amener les populations à un changement de comportement. Mme Haïdara Haréssoum Haïdara, du GIE Action de Baco-Djicoroni, demande de dépolitiser l’assainissement. Elle exhorte l’État à donner des subventions aux GIE pour les aider à faire correctement leur travail.


Anne-Marie KÉÏTA


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Anne-Marie Keïta

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