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Le directeur général de ce service relevant du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale aborde, dans cette interview, sa contribution dans la prévention des crises. Il évoque aussi son concours dans la lutte contre l’insécurité et le terrorisme

L’Essor : Pouvez-vous nous faire une présentation succincte du Centre d’études stratégiques qui, du reste, n’est pas assez connu par le grand public ?

Général Mahamane Touré : Le Centre d’études stratégiques (CES) est un service public rattaché au ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale qui a été créé par l’ordonnance n° 99-052/P-RM du 1er octobre 1999, en qualité d’outil d’aide à la décision gouvernementale. Il vise à offrir, en permanence, une lisibilité du paysage géostratégique, géopolitique et géoéconomique, garantissant l’anticipation et la cohérence nécessaires à la prise de décision.

C’est une structure de réflexion, de veille, d’analyse stratégique et de prospective, et non d’action, auquel, il a été assigné les missions ci-après : apporter un éclairage au gouvernement dans le domaine des décisions à prendre en matière de relations extérieures, de défense et de sécurité ; effectuer des analyses techniques et prévisionnelles sur l’environnement international dans ses aspects géostratégique, géoéconomique et géopolitique ; présenter au gouvernement, à sa demande ou spontanément des recommandations et options politiques ou stratégiques, lorsqu’il s’agit de choix à moyen et long termes et couvrant les secteurs de la politique intérieure et extérieure, de la défense nationale, de la sécurité, etc. ; assurer par des modules la formation en stratégie des hauts cadres de l’état et de la société civile en collaboration avec les organismes nationaux et étrangers compétents.

L’Essor : Quelles sont les contraintes majeures qui empêchent votre structure d’accomplir convenablement ses missions ?

Général Mahamane Touré :
Après vingt ans d’existence, l’état des lieux du Centre d’études stratégiques a révélé des insuffisances notoires dans l’exécution de ses missions, à cause de nombreux dysfonctionnements et lacunes liés à son cadre juridique. Il s’agit essentiellement de l’incohérence entre l’ordonnance de création du Centre et le décret fixant l’organisation et les modalités de son fonctionnement. En effet, l’ordonnance n° 99-052/P-RM du 1er octobre 1999 portant création du Centre d’études stratégiques, lui confère un statut de superstructure gouvernementale au service de plusieurs entités ministérielles, tandis que le décret n° 99-453/P-RM du 31 décembre 1999, fixant son organisation et ses modalités de fonctionnement, en fait un service rattaché, notamment une direction nationale classique intégrée au sein d’un département ministériel.

L’interprétation du statut juridique de service rattaché, découlant de l’ordonnance, occulte les missions essentielles et les enjeux majeurs d’un Centre d’études stratégiques contemporain en limitant son champ d’action, l’empêchant ainsi d’accomplir pleinement les missions assignées. Il en découle l’inadaptation de la structure actuelle du CES à l’évolution de l’environnement international, annihilant ainsi ses capacités de recherche et d’analyse efficientes des problématiques stratégiques de sécurité et de développement ; d’où la nécessité d’envisager l’adaptation de son statut juridique aux défis actuels.
Dans l’exécution de ses missions, le CES a été confronté au manque d’autonomie réelle aux plans administratif et financier, notamment, à l’insuffisance de ressources financières, mais surtout à la complexité des procédures budgétaires ainsi qu’à divers blocages liés à la lourdeur administrative.

En outre, un tel CES, auquel sont assignées des missions spécifiques stratégiques et transversales, requiert la disponibilité de ressources conséquentes, une autonomie relative de gestion, de décision et un allègement des procédures. On peut par conséquent en déduire les difficultés liées à la disponibilité de ressources humaines qualifiées et motivées, ayant les qualifications requises pour produire des études de qualité et à hauteur de souhait. à titre d’illustration, nous avions en chantier cinq études pour l’année 2020 et aucune n’a reçu un début de financement, pourtant les études sont presque terminées.

L’Essor : Le CES a certainement des acquis après 20 ans d’existence. Pouvez-vous citer quelques-uns ?

Général Mahamane Touré :
Nous l’avons déjà dit, le CES n’est pas une structure d’action, plutôt de réflexion, de veille, d’anticipation, d’aide à la prise de décision. Les principaux acquis du CES résident dans l’élaboration de notes stratégiques, de conjoncture et d’études pertinentes faites à l’attention du gouvernement en vue d’éclairer sa lanterne sur les questions de préoccupations nationales et internationales.

La plupart des notes ont un caractère confidentiel et sont revêtues du sceau « secret défense », parce que destinées aux plus hauts responsables de l’état d’où leur diffusion restreinte.

Les notes stratégiques sont des analyses succinctes sur des thèmes précis en vue d’attirer l’attention du gouvernement sur des situations ponctuelles dont le développement pourrait porter atteinte aux objectifs de sécurité nationale. Vous comprendrez donc que certains thèmes ne pourront pas faire l’objet de débats ici.
Les notes de conjoncture portent sur l’analyse de la situation politique, géopolitique et géostratégique dans un pays ou une région donnée. Tandis que les études portent sur des thèmes précis de préoccupation nationale ou internationale. Elles sont faites par des consultants sous la supervision du CES. La finalité recherchée dans chaque cas est de formuler des recommandations pertinentes à l’attention du gouvernement en vue de corriger les lacunes constatées en la matière.

Concernant les notes pertinentes élaborées, on peut citer, entre autres : au titre de l’année 2007 « la mort de Saddam Hussein» ; «la prise de Kidal » ; «la crise de Kidal : gestion stratégique de l’après-crise» ; «analyse stratégique du Projet de loi sur l’abolition de la peine de mort au Mali » ; «le conflit israélo-palestinien : quelles stratégies pour le Mali avec l’avènement du Hamas au pouvoir ?», etc.

Au titre de l’année 2014 : « le marché financier de l’UEMOA comme source alternative du financement du déficit public » ; « comment réussir les pourparlers inclusifs d’Alger II » ; « les implications géostratégiques de l’ouverture d’une ambassade à Doha (Qatar) », etc.

Au titre de l’année 2018, une note de conjoncture a porté sur le Moyen Orient, en prélude à la visite officielle effectuée par l’ex-président de la République Ibrahim Boubacar Keïta au Qatar. Il y a eu aussi une « note de conjoncture sur la coopération Chine-Afrique » suite à la visite effectuée par le président de la République en Chine.
Au titre de l’année 2019, plusieurs notes sur la situation socio-politique en Algérie, suite à la démission d’Abdelaziz Bouteflika, président de la République, etc. Au titre de l’année 2020, on peut citer la note : « Suggestion pour une transition réussie au Mali ». Nous avons produit plusieurs notes sur la situation sécuritaire au Nord et au Centre du Mali, etc.

Concernant les études pertinentes faites, au titre de l’année 2007, on peut citer « Les enjeux géostratégiques du Nord du Mali » ; « Les enjeux politiques et stratégiques des élections 2007 » ; « Les enjeux organisationnels et sécuritaires des élections ». Au titre de l’année 2020-21, nous avons plusieurs études en cours ou achevées sur le DDR, la crise au Centre, l’insécurité, l’outil de défense et de sécurité, la diplomatie, l’école et l’éducation.


L’Essor : Le CES est une structure de réflexion, de veille, d’analyse stratégique et de prospective. à cet égard, quelle a été sa contribution dans la prévention des crises qui ont abouti à la démission des présidents Amadou Toumani Touré en 2012 et Ibrahim Boubacar Keïta en 2020 ?

Général Mahamane Touré :
Le CES a eu à élaborer comme à l’accoutumée plusieurs notes allant dans le sens de la prévention tout comme de la résolution de ces crises. Le CES, de par les textes de création, ne peut aller au-delà. L’expert technique propose, l’homme politique au pouvoir décide.


L’Essor : En synergie avec les structures similaires d’autres pays, quel concours apporte le CES dans la lutte contre l’insécurité et le terrorisme ?

Général Mahamane Touré :
Les actions du CES s’inscrivent dans la dynamique sous régionale en cours dans les pays du Sahel confrontés à l’insécurité et au terrorisme. Grâce à l’appui technique et financier du National Democratic Institute (NDI) et de la Fondation Konrad Adenauer, deux réseaux des institutions similaires ont pu être mis en place, à savoir : le réseau des Centres d’études stratégiques des pays membres du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) ; celui des Centres d’études stratégiques des pays membres de l’Autorité du Liptako Gourma (Burkina Faso, Mali, Niger) récemment formalisé par la signature d’un mémorandum d’Entente de coopération entre les trois centres.

Ces différents réseaux visent à renforcer la coopération entre les Centres dans le cadre de la lutte contre l’insécurité, le terrorisme et l’extrémisme violent. Dans ce cadre, nous avons des projets de recherche et d’études en commun.
L’Essor : Le rétablissement et le renforcement de la sécurité sur l’ensemble du territoire national, l’organisation des élections générales sont quelques missions essentielles de la Transition. Concrètement, quel va être l’apport du Centre pour la réussite de ces missions ?

Général Mahamane Touré :
Le Centre d’études stratégiques jouera toute sa partition pour accompagner le gouvernement de la Transition dans le cadre de l’accomplissement des tâches à lui dévolues par la Charte de la Transition.

C’est dans cette optique que le CES, en partenariat avec l’école de maintien de la paix Alioune Blondin Bèye, a organisé, le 8 décembre 2020, un atelier avec l’appui technique et financier de la Fondation Konrad Adenauer intitulé : « Transition politique au Mali : reformes du système électoral et chronogramme du processus électoral ». Ledit atelier a été sanctionné par des recommandations très pertinentes adressées au gouvernement.

En outre, il organisera d’ici la fin du mois de mars 2021 un autre atelier sur l’opération Maliko dont la finalité recherchée est de voir dans quelle mesure ladite opération pourrait être la plus efficace possible. Il projette également de tenir au courant du premier trimestre 2021 un salon diplomatique dont l’objectif essentiel est de voir dans quelle mesure notre diplomatie pourrait accompagner la transition politique.

Plusieurs colloques, séminaires, études et conférences publiques sont prévus pour cette année 2021. Pourvu que les moyens (budget) suivent dans la mesure où depuis plusieurs années, le CES est confronté à des difficultés de décaissement de son budget. Nous avons par exemple programmé cette année des études sur le rôle du genre dans la refondation du Mali, sur l’école et l’éducation, la diplomatie économique et culturelle, etc.

Propos recueillis par
Massa SIDIBÉ

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Massa Sidibé

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