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En hommage à sa virtuosité sur cet instrument musical, Habib Sangaré se fait appeler ainsi. Sollicité par les stars maliennes, américaines, européennes, il fait partie de ceux qui ont fait découvrir le bolon au monde entier et contribué à sa sauvegarde comme patrimoine artistique et culturel

«Je peux dire que je suis né avec la passion de la musique, des instruments. Quand j’avais entre 5 et 6 ans, je fabriquais des instruments de percussion avec les boîtes de conserve. Et un cousin m’accompagnait avec un bidon. Et nous jouions si merveilleusement bien que nos cousines et petites tantes organisaient des petites fêtes que nous animions» !

La confession est de Habib Sangaré alias «Dia Bolon», un virtuose de cet instrument mythique parti du Mandé pour s’imposer dans les terroirs sénoufo, minianka et bamanan. Et par la suite, il devient un talentueux conguero (joueur de conga, également appelée tumba ou tumbadora conga) au sein d’un petit groupe qui a remporté plusieurs concours musicaux à Abidjan (Côte d’Ivoire) où il a passé une grande partie de son enfance.

De retour au Mali, l’adolescent s’essaye à plusieurs instruments avant de jeter son dévolu sur le bolon. «Tout le monde a essayé de me dissuader dans ce choix parce que pour eux, cet instrument n’est pas fait pour un jeune», se rappelle-t-il. L’apprentissage exige de se soumettre à de véritables rites initiatiques. Il fallait en tout cas plus pour détourner ce talent inné de l’instrument entouré de mythes.

«Je suis têtu de nature. Quand je prends une décision, je vais jusqu’au bout sans me laisser distraire», avoue-t-il. Sa détermination finit par convaincre un grand maître à lui donner sa chance : Moussa Doumbia ! Originaire de la République de Guinée, il fut un moment le joueur de bolon de l’Ensemble instrumental national du Mali (EINM).

Mais, avant même de commencer son initiation, Habib avait déjà fabriqué son premier bolon qu’il cachait jalousement chez lui. L’apprentissage durera près de dix ans durant lesquels il a côtoyé d’auteurs grands joueurs de bolon ainsi que des virtuoses d’autres instruments comme le regretté Kèlètigui Diabaté (balafon) de l’Ensemble instrumental. Et les opportunités ne vont pas tarder pour le précoce virtuel qui a su vite insuffler sa touche particulière à son instrument fétiche.

Les opportunités s’enchaînent après une première sortie en France
«Je suis sorti pour la première fois entre 2005 et 2006 avec Madina Ndiaye (joueuse de kora) pour des prestations en France», se souvient Habib Sangaré. Ayant découvert son talent sur un enregistrement de son fils Sidiki, Toumani Diabaté est séduit par son style. C’est ainsi que, à son retour de France avec Madina, il intègre la «Symphonie de la kora» de ce dernier. Avec cette formation, il participera à un festival international en Hollande.

Dans la foulée, il est invité à une jam session (littéralement séance d’improvisation ou un bœuf en français… Une séance musicale improvisée à laquelle peuvent se joindre différents musiciens) par Cheick Tidiane Seck qui travaillait alors sur un projet avec Dee Dee Bridgewater. Il s’agit de l’album «Red Earth» (Terre Rouge), un album studio (13 titres de fusion jazz-rythmes maliens) sorti en 2007 et qui porte le sous-titre «Un voyage malien».
Notre virtuose fera ensuite une tournée au Mexique avec Cheick Tidiane Seck en compagnie de Madou Sidiki Diabaté, Petit Adama… Tout comme il a aussi fait une tournée européenne et africaine avec le rossignol Salif Kéita pendant près d’une année.

De nos jours, Dia Bolon est l’un des rares instrumentistes qui a côtoyé la fine crème de la musique malienne. «J’ai côtoyé en studio ou sur scène presque toutes les grosses pointures de la musique malienne, de Cheick Tidiane Seck à Babani Koné en passant par feu Kassé Mady Diabaté, Salif Kéita…», rappelle en toute modestie le frère cadet de Awa Sangho (ex Go du Kotéba d’Abidjan) qui mène maintenant une carrière solo depuis New York (états-Unis).

Mais, c’est avec Rokia Traoré que Dia a le plus évolué. «La collaboration avec Rokia Traoré m’a beaucoup apporté sur les plans professionnel et humain. Elle m’a aidé à beaucoup améliorer le bolon, notamment en terme d’accord avec d’autres instruments», reconnaît le virtuose.

«Dia est un artiste à encourager…», dixit Rokia Traoré
«J’ai eu une dizaine d’années de collaboration avec Dia Bolon», se rappelle Rokia. Et de préciser, «c’est sa mère, Maman Timi (Korotimi Kouyaté arrachée à l’affection des siens en avril 2018), que j’ai connue d’abord.

Elle était une personne fort agréable que j’ai connue lorsque j’étais en stage en Côte d’Ivoire avec le Kotéba. Je partageais alors la même cour que sa fille, Awa Sangho, qu’elle était venue voir. Dia est donc un frère et sur le plan professionnel nous avons eu une collaboration qui m’a beaucoup enthousiasmé… Ensemble, nous avons exploré les limites du bolon, ses capacités, ses failles et toute sa beauté»

«Au début, la question était comment utiliser le bolon dans toutes mes chansons sans risque de désaccord. Professionnellement, on ne peut accorder un instrument pendant un spectacle comme si on était à l’animation d’un mariage ou d’un baptême… Ce fut une expérience agréable jusqu’à ce que je change de formation et de politique artistique. Mais, Dia est un artiste à encourager, surtout que le bolon à tendance à disparaître», ajoute Rokia Traoré.

Le virtuose est conscient de la menace qui pèse sur son instrument préféré. «L’apprentissage au bolon est une vraie initiation. Il y a des rites à maîtriser. Ce qui rend l’instrument difficile à transmettre», explique Habib Sangaré. Le second problème est que l’instrument a longtemps été confronté à un problème d’accord avec d’autres instruments.

Ce qui fait que ses joueurs n’étaient pas assez sollicités par les artistes. «La différence entre le bolon et les autres instruments à cordes comme le ngoni et la kora se situe au niveau de la modulation. Il était difficile à accorder parce que ne s’adaptant pas facilement au changement de gamme… Cela a été un handicap difficile à surmonter», reconnaît Dia. Mais, cela est aujourd’hui un acquis.

«Aujourd’hui, le bolon peut s’accorder avec n’importe quel instrument. Il peut s’adapter à tous les genres musicaux. La preuve est que, en dehors des artistes maliens, j’ai collaboré avec des Américains, des Allemands, des Danois…», se réjouit-il. Et il fait de son mieux pour l’enseigner à ceux et celles qui veulent le maîtriser. Et l’un de ses élèves est la cantatrice Naïny Diabaté qui joue au bolon avec son groupe de virtuoses féminins : Le Kaladjula band !

Même si, comme tous les artistes, presque tous ses projets ont été compromis par la crise sanitaire liée au Covid-19, Habib avoue qu’il ne regrette rien de sa carrière parce que le bolon lui a beaucoup apporté. «Aujourd’hui, tout ce que j’ai, c’est grâce à Dieu, à la bénédiction de mes parents et à cet instrument», avoue-t-il. Et d’ajouter, «il y a neuf ans, j’ai pu acheter des appareils de sonorisation que je loue. C’est ce qui me permet de tenir dans les moments difficiles comme maintenant avec la pandémie du Covid 19 qui a hypothéqué tous nos projets».

Et de poursuivre, «le bolon m’a permis de beaucoup voyager à travers le monde ; donc d’apprendre sur la musique, sur les hommes et de découvrir d’autres cultures. Je me suis donc beaucoup enrichi sur le plan professionnel». Mieux, ajoute-t-il, «j’ai pu réaliser une partie de mon ambition : faire découvrir le bolon au monde entier».


à 47 ans (né le 10 février 1974 à Bamako), marié et père de trois charmantes filles (dont des jumelles), Habib Sangaré dit Dia Bolon est un homme comblé, malgré les difficultés actuelles liées en partie à la crise du Covid-19, qui envisage l’avenir avec beaucoup d’espoir. Car, son instrument fétiche a pu acquérir la reconnaissance artistique souhaitée grâce à son talent, sa passion et son… engagement !

autho

Moussa Bolly

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