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L’aide à l’Afrique est devenue un tonneau des Danaïdes. L’ancien diplomate français Laurent Bigot, chroniqueur pour Le Monde Afrique, livre son analyse sans concession : «L’aide publique au développement est d’abord un business qui fait vivre des dizaines de milliers de fonctionnaires internationaux et nationaux mais aussi une myriade de consultants. Ils ont tous en commun un objectif : ne pas scier la branche sur laquelle ils sont assis et sur laquelle ils vivent grassement. J’ai toujours été fasciné par l’irresponsabilité que génère l’argent de l’aide publique au développement. C’est l’argent de personne. Tout le monde se comporte comme si c’était de l’argent créé ex nihilo.

Les bailleurs sortent pourtant ces sommes de la poche de leurs contribuables mais n’ont aucune exigence sur l’utilisation. Les bénéficiaires n’ont guère plus de considération pour ces sommes (parfois folles) qui tombent dans leur escarcelle sans grand effort (on se demande d’ailleurs s’il n’y a pas une prime au mauvais élève…)». Le consultant français poursuit : «L’Afrique ne mérite-t-elle pas un objectif plus ambitieux, à savoir la fin de l’aide ? N’est-ce pas la vocation de l’aide publique au développement que de s’arrêter, signe qu’elle aura atteint ses objectifs ? Il est temps qu’une grande conférence internationale fixe le terme de l’aide, adressant au monde un message clair : l’Afrique peut soutenir son propre développement sans être assistée. Pour cela, il faudra changer les mentalités et ce ne sera pas une mince affaire.»

Le jour où les Africains comprendront que la solution à la lancinante question de leur émergence n’est pas à Paris, ni à Washington, ni à Pékin, ni ailleurs, ils auraient fait un grand pas sur le chemin de la lucidité. Que l’on soit donc clair, il ne peut pas y avoir de développement inclusif en confiant les économies africaines aux partenaires bilatéraux et aux institutions multilatérales, avec l’espoir qu’ils sauront faire preuve de mansuétude à notre égard. Et même à rêver que ces pays «amis» ralentiraient leurs économies pour que les nôtres puissent décoller. Comme le dirait l’autre, le comble est de demander au moustique de faire usage d’insecticide pour assainir sa riveraineté.
D’ailleurs, où a-t-on vu un prédateur affranchir sa proie et la hisser à sa hauteur ? Le très alerte spécialiste en intelligence économique Guy Gweth a la réponse : «Aucun État au monde ne peut vous aider à vous battre contre lui».

Derechef, que les dirigeants africains se posent une simple question de bon sens : Pourquoi les autres pays, ceux qu’ils s’empressent de visiter, empruntent le chemin inverse en se bousculant pour faire leurs emplettes en Afrique, qui de quoi faire tourner leurs usines, qui de quoi préserver l’emploi de leurs concitoyens, qui de quoi nourrir leurs populations, qui de quoi asseoir leur hégémonie, qui de quoi soigner leur stature, et tutti quanti ? Les sages bambaras disent : «Quand tu vois la langue circuler entre les doigts, si elle ne cherche pas le sel, elle cherche l’huile.»
Il est répété à satiété, comme une litanie psalmodiée, que l’Afrique est la nouvelle frontière de la croissance économique mondiale, ou que l’Afrique est l’avenir du monde, ou même que l’Afrique est le 21è siècle… Et les Africains y croient, prêts à ingérer tout ce qui se conçoit et se fait ailleurs, même de mauvais ; et, vent debout, à refuser et à récuser tout ce qui se dit et se fait chez eux, même de bon.

Dans un livre à succès «L’aide fatale : Les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique» (Jean-Claude Lattès, 2009), l’économiste zambienne Dambisa Moyo, ancienne consultante de la Banque mondiale, ne va pas par quatre chemins pour fustiger la forte dépendance du continent africain : «L’aide est une drogue pour l’Afrique. Depuis soixante ans, on la lui administre. Comme tout drogué, elle a besoin de prendre régulièrement sa dose et trouve difficile, sinon impossible, d’imaginer l’existence dans un monde où l’aide n’a plus sa place. Avec l’Afrique, l’Occident a trouvé le client idéal dont rêve tout dealer».
L’Afrique n’a pas besoin de charité. L’Afrique a plus besoin de partenaires que de donateurs, d’intérêts convergents que d’intérêts imposés, de prêts libres que de dons liés, de relations durables que de générosité vénérable.
Les sources de financement doivent être diversifiées, en mettant en œuvre des solutions innovantes, audacieuses et vigoureuses de mobilisation de ressources endogènes. Parmi ces leviers, il y a la bonne gouvernance, la lutte contre la fraude sous toutes ses formes, dont la sortie illicite des capitaux est une des manifestations les plus horripilantes.

…ET STOPPER LA FUITE DES CAPITAUX DE L’AFRIQUE-
Déjà en 2015, le Groupe de haut niveau chargé de la question des flux financiers illicites (FFI) dirigé par l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki avait évalué l’ampleur du phénomène et était arrivé à la conclusion que l’Afrique perd chaque année la somme colossale de 50 milliards de dollars, soit plus que l’aide publique qu’elle a reçue en 2012 (46 milliards de dollars). À en croire les auteurs du Rapport Thabo Mbeki, présenté et adopté lors du 24è sommet de l’Union africaine tenu les 30 et 31 janvier 2015 à Addis-Abeba, l’Afrique a perdu durant les cinquante dernières années, plus de 1.000 milliards de dollars du fait des flux financiers illicites.
Plus récemment, d’après le rapport 2020 de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), une infime minorité d’Africains, sans aucune forme de conscience, font sortir, illégalement, chaque année du continent africain la grandiloquente somme de 88,6 milliards de dollars (estimation basse), soit 3,7 % du PIB du continent et presque deux fois plus que l’aide publique au développement (48 milliards de dollars par an).

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, voilà l’Afrique, réputée être un continent très pauvre et (presque) condamnée à la mendicité, qui donne en réalité au reste du monde plus qu’elle n’en reçoit ! Tel un palmier qui laisse paître sous un soleil de plomb ses frêles riverains confrontés à la Covid et à la poche vide, pour ombrager à mille lieues les Crésus se prélassant avec le grisbi des pendards. Donc, au lieu que le Vieux continent s’époumone à aider l’Afrique, elle dispose d’un levier plus facile à mettre en œuvre et plus efficace dans sa finalité. L’Afrique demande à l’Europe une seule chose, très simple d’apparence, qu’elle ferme ses frontières (financières) aux capitaux qui sortent illicitement des pays africains. Aussi, simple que ça !

Chers dirigeants africains, votre continent regorge suffisamment de compétences humaines et de ressources financières, pour ne pas exporter son incapacité à comprendre et à résoudre ses propres problèmes. Ne nous embaumons pas d’illusions. Personne ne fera le développement de l’Afrique à la place des Africains. Ni maintenant, ni demain. Il viendra, ou ne viendra pas, par le seul fait des Africains. Tant mieux, bien sûr, si un soutien étranger peut y contribuer. Ce n’est pas une prédication. C’est une certitude. Alors, levons-nous et travaillons pour l’Afrique. Transpirons à grosses gouttes pour concevoir notre propre modèle de développement et son mode de financement afin d’extirper notre continent de la mendicité, de l’opacité et de l’incapacité. La liberté économique s’arrache et se détache, elle ne se lâche pas.


NÉCESSAIRE SURSAUT- Chers dirigeants africains, la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. Cet aphorisme ne relève pas seulement de la morale ou du domaine religieux. C’est une constante des réalités géopolitiques et géostratégiques. Le monde est ainsi fait. Comme dans la jungle, chacun dîne d’un plus petit que soi.
Ceux qui, par chance ou par malchance, ne finissent pas leur course dans la panse des prédateurs sont secourus par l’ambulance des aumôniers internationaux. Juste de quoi les remettre sur pied en attendant la prochaine chasse.

Comment l’Afrique est-elle devenue un «déversoir de produits», un «receveur universel» et un «carrefour alimentaire» - pour emprunter des formules malheureuses - à tout consommer et à peu produire, à acheter de la camelote, des friperies de l’Europe aux pacotilles de l’Asie, en passant par les vieilleries de toutes sortes, celles que les autres rejettent quand ils n’en ont plus envie, allant des véhicules âgés aux congélateurs usagés, en passant par les chaussures abîmées, la vaisselle décatie, les jouets d’enfant élimés, les serviettes usées, les vieux matelas d’hôpitaux souillés, les draps flétris, les soutiens-gorges défraîchis, et même les caleçons et pyjamas avachis ?

Comment peut-on continuer en Afrique à bomber le torse, la sueur sur le front et «les yeux dans les yeux» (pour reprendre une expression malmenée et laminée en France) lorsque la majorité des programmes socio-économiques sont financés par l’extérieur avec l’entregent du FMI ? À la suite de cette dépendance économique, quelle indépendance politique lorsqu’une bonne partie du budget de nos élections est à la charge des «partenaires» techniques et financiers? Et comment peut-on après s’insurger contre l’ingérence extérieure? Comment s’étonner que les «aumôniers internationaux», excédés par nos remontrances et aux prises avec la récession de leur économie et la pression de leurs contribuables, puissent lâcher quelques brimades et réprimandes à l’égard de nos gouvernants sur la mauvaise utilisation de l’argent de leurs contribuables?

Sinon, comment admettre que l’aide humanitaire composée de vivres et de produits destinés aux populations sinistrées soient détournés pour être revendus sur le marché noir ? Comment ne pas s’étonner de l’émoi de certains de nos compatriotes devant ce qu’ils qualifient d’ingérence extérieure et d’atteinte à la souveraineté nationale lorsque certains bailleurs de fonds sont soucieux et même très critiques par rapport à la situation intérieure de nos pays? Dans ce monde où rien n’est gratuit, ne dit-on pas que celui qui a ou prête la guitare c’est celui qui impose la mélodie?
Dès lors, légitimement et raisonnablement, si l’on veut jouer et écouter notre propre mélodie, pourquoi ne pas nous investir à acheter notre propre guitare ?

Chers dirigeants africains, vous avez maintenant compris. Tout au moins, vous êtes prévenus. Une sagesse burkinabè nous enseigne : «Quand le canari se casse sur votre tête, il faut en profiter pour vous laver». Il ne faut donc pas se tromper de responsabilités : les Africains sont tenus à la construction de leur continent et leurs partenaires ne peuvent être que conviés à appuyer cette œuvre. Inverser les rôles, c’est renoncer tout simplement au développement. La forte dépendance des économies africaines vis-à-vis de l’extérieur n’est pas sans conséquence sur le choix des politiques publiques qui restent imprimées par la volonté des donateurs.

Un ancien président africain ne disait-il pas que «l’aide la plus utile et la plus noble est celle qui vient de nous-mêmes».
Il faut donc que les pays africains sortent du piège de l’aide, et ce le plus rapidement possible. Ceux d’entre eux qui en sont addicts doivent en être sevrés, progressivement mais fermement. Est-ce à dire que l’Afrique doit vivre en autarcie et tourner, maintenant et tout de suite, le dos à l’aide internationale ? Pas du tout, ce sera faire preuve d’irresponsabilité. Le temps ne se prête pas à une ligne isolationniste.

La rupture, même nécessaire, se prépare ; elle ne s’improvise pas. On n’y adhère pas par surprise, ni par simple envie. Elle ne se décrète pas non plus, sous la dictature de l’émotion et de la pression, de l’idéologie et de la démagogie, du populisme et de l’extrémisme.


Cheickna Bounajim CISSÉ,
l’émergentier

autho

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