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La lutte contre le terrorisme a connu une évolution significative au cours des douze derniers mois. Lors du prochain sommet prévu à N’Djamena au Tchad, les chefs d’état sahéliens et leur homologue français feront une évaluation des progrès accomplis sur le terrain

De l’opération « Bourrasque » d’octobre 2020 à «Éclipse» en janvier dernier, l’alliance franco-sahélienne regroupant la Force française Barkhane et la Force conjointe du G5 Sahel ont neutralisé de centaines de terroristes et saisi de nombreux équipements.
Ces opérations militaires constituent la concrétisation sur le terrain des décisions prises lors du sommet de Pau. En janvier 2020, dans la ville française, la France et les cinq pays du G5 Sahel (Burkina, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) redéfinissaient les contours de leur partenariat dans la lutte contre le terrorisme. La «Coalition pour le Sahel», lancée à l’occasion, visait à faciliter la synchronisation, la coordination et les interactions entre les différents volets de l’action internationale venant en appui des pays du G5 Sahel.

L’objectif était d’en faire, à l’échelle régionale, une action cohérente qui englobe l’ensemble des leviers et des acteurs impliqués au Sahel, qu’ils portent sur les questions sécuritaires, politiques ou de développement. Une année après, l’heure est à l’évaluation du dispositif et l’exercice, qui réunira dans quelques jours les chefs d’état dans la capitale tchadienne, s’annonce sous de bons auspices.
Le premier pilier des décisions de Pau fut le recentrage des opérations militaires sur la région des trois frontières entre le Mali, le Burkina et le Niger, là où se concentraient les attaques terroristes en 2019. Les objectifs militaires fixés ont eu le mérite d’avoir donné du punch à la lutte commune contre l’ennemi, qui reste néanmoins toujours très actif. L’actualité immédiate en dit long sur ses capacités de résilience, aussi bien dans notre pays que chez les voisins burkinabé et nigériens où les forces armées continuent d’essuyer des attaques meurtrières.
Aussi, avec cinq soldats tués en moins d’une semaine au seuil de 2021 et une accusation de bavure, sans bien voir ce qui pourrait ressembler à une vraie victoire, nul doute que l’opinion française s’interroge sur le sens du combat au Sahel.

LOURDES PERTES CHEZ L’ENNEMI- Les drames survenus au cours de ces dernières semaines ne veulent pourtant pas dire que les choses vont plus mal, car les pertes chez l’ennemi augmentent bien plus. Les résultats opérationnels ont été au rendez-vous avec des coups sévères portés aux groupes armés. Ainsi, des grands noms du terrorisme ont été éliminés, comme l’Algérien Abdelmalek Droukdel, chef des opérations d’Aqmi et contrebandier de renom. Il a été éliminé par l’Armée française le 3 juin 2020. Tout comme le Malien Bah Ag Moussa, un des bras droits d’Iyad Ag Ghali, tué le 10 novembre 2020. L’homme avait organisé plusieurs attaques meurtrières contre les positions des FAMa. Djamel Okacha dit Yahia Abou al-Hamman, un autre chef terroriste algérien, a été tué le 21 février 2019 près de Tombouctou. En plus de ces têtes de proue du terrorisme au Sahel, des centaines de combattants ont été éliminés au cours des opérations de l’année écoulée.

Selon l’état-major de l’Armée française, à l’instar de l’opération « Bourrasque » conduite en octobre 2020, l’opération « Éclipse » de janvier 2021 a, elle aussi, vu l’engagement de plus de 3.400 militaires dont 1.500 Français et 1.900 partenaires dont 900 Burkinabés, 850 Maliens et 150 Nigériens. Résultats : des centaines de terroristes tués et leurs équipements saisis.
On pourrait y voir de quoi proclamer une relative victoire. Pour des analystes, la demande de négociations

de certains membres des groupes terroristes est d’ailleurs l’expression d’une profonde lassitude, voire d’un découragement qui serait enfin le début de cet effet émergent que Paris et ses alliés recherchent à coups de raids, de traques et de frappes.

Les partenaires doivent cette percée sur le terrain à l’amélioration de l’interopérabilité et le perfectionnement de toutes les procédures de coordination. Pas seulement entre Barkhane et les forces armées respectives mais aussi avec la Force du G5 Sahel. Par exemple, l’opération conjointe «Éclipse» du 2 au 20 janvier, a permis de neutraliser de nombreux terroristes, d’en capturer une vingtaine et de saisir plusieurs motos et du matériel de guerre. Il y a aussi des moyens nouveaux très importants qui ont été engagés suite à la rencontre de Pau, comme les drones Reaper armés. Selon des statistiques, 80 % des pertes ennemies sont désormais le fait des forces aériennes.

Les militaires en opération dans le Gourma

Mais toujours est-il que les morts ennemis n’ont pas la même valeur stratégique que ceux enregistrés dans les rangs des forces régaliennes. Et c’est peut-être en cela qu’il faut comprendre les impatiences au sein de l’opinion publique, dont une partie peine encore à cerner les vrais enjeux de la guerre au Sahel et remet en cause, après chaque attaque, l’intérêt de la présence de troupes françaises. Ainsi, le ressentiment antifrançais persiste. Ce même ressentiment que le sommet de «clarification » de Pau était censé dissiper. Cette situation qui agace Paris s’invitera dans les débats à N’Djamena, où les chefs d’état devront encore réaffirmer leur volonté de poursuivre le partenariat.

La France aide nos pays à circonscrire l’expansion terroriste. Le faisant, elle contribue à lutter contre la déstabilisation du Sahel dont les conséquences sont nombreuses sur ses intérêts et sa sécurité. Pour le moment, plusieurs observateurs estiment que les pays du Sahel ont besoin du parapluie de la France contre les intempéries du terrorisme dans nos vastes étendues. Un désengagement total de la France ouvrirait la voie à des lendemains incertains pour le systèmes laïcs et démocratiques dans nos pays.
C’est pourquoi, les autorités des pays du G5 Sahel ne font pas mystère de leur volonté de poursuivre le compagnonnage avec Paris.

« Il n’y a aucun doute possible, ces forces étrangères sont des alliés importants… Nous devrions nous convaincre que nous ne gagnerons pas cette guerre en nous trompant d’ennemi et en faisant le jeu des hordes terroristes », a soutenu récemment le ministre de la Défense et des Anciens combattants, le colonel Sadio Camara, dans une interview exclusive accordée à L’Essor.
Dès lors, il est clair que les tenants du ressentiment antifrançais sont des alliés objectifs à leur corps défendant ? de l’ennemi qui sait qu’une forte désapprobation au sein de l’opinion (en France et au Sahel) pourrait pousser Paris à renoncer à son action.

FORCE TAKUBA- L’autre levier de la stratégie de Pau était de convaincre les partenaires européens à s’intéresser à ce qui se passe au Sahel. L’arrivée de forces suédoises et tchèques en ce début 2021, en plus des Estoniens, fait espérer une plus grande implication au sein de Takuba, une alliance des forces spéciales européennes. Ce groupement, destiné à accompagner les Maliens au combat, est promu par Paris, qui cherche à internationaliser l’engagement militaire dans la région. Ce qui lui permettrait d’engranger des victoires probantes sur l’ennemi, et à long terme, de se désengager progressivement.

Emmanuel Macron a déjà évoqué, lors de ses vœux aux armées françaises le 19 janvier, un « redimensionnement » des troupes au Mali et au Niger. De prime abord, cette éventuelle réduction de la voilure au Sahel n’a rien d’illogique. Paris a toujours dit et répété qu’il n’a pas vocation à rester éternellement, mais le temps nécessaire pour que les armées locales soient capables de répondre elles-mêmes à la menace. C’est pourquoi, le renforcement des capacités des armés locales avait été érigé au rang des priorités à Pau.
Aujourd’hui, force est de reconnaître que ces armées ne sont pas encore suffisamment prêtes pour prendre le combat à leur compte. Cependant, le constat de la très bonne coopération opérationnelle et des excellents résultats obtenus sur le terrain fait espérer le meilleur.

ARMÉES RECONSTITUÉES- Au-delà de la question sécuritaire, le pilier de la « Coalition pour le Sahel » dédié à l’appui au retour de l’état et des administrations sur le territoire, a permis d’enregistrer des avancées. L’objectif étant d’appuyer le redéploiement des services régaliens, en particulier à travers la formation et le déploiement de personnels des forces de sécurité, et par le renforcement de la chaîne pénale des pays du G5 Sahel. Sur ce registre, on retient le redéploiement des forces armées reconstituées à Kidal et la poursuite du redéploiement de l’administration engagé depuis des mois dans les zones de Gao et Tombouctou.

Les chefs d’état du G5 Sahel ne peuvent donc que fonder beaucoup d’espoir sur la rencontre de N’Djamena pour corriger ce qui doit l’être dans le dispositif dessiné à Pau. Nul doute que le rendez-vous de N’Djamena ne manquera pas de se pencher aussi sur deux questions essentielles : la réduction des effectifs de Barkhane et la question de la négociation avec les groupes armés dans la région du Sahel pour arrêter la détérioration de la situation. En effet, face à la persistance des violences terroristes, doublées de conflits intercommunautaires au Mali et au Burkina Faso, les autorités ont exprimé leur volonté d’ouvrir des négociations avec des groupes armés. Sur le sujet, la France, qui y avait opposé un niet catégorique, a fait évoluer sa position. Si elle ne veut toujours pas entendre parler de discussions avec les directions d’Al-Qaïda et du groupe état islamique, elle pourrait accepter des pourparlers avec des citoyens du pays du Sahel qui accepteraient de s’asseoir à la table de négociation.


Issa DEMBÉLÉ

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Issa Dembelé

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