single
Les lampions de la corniche de Matam s’éteignent. Alors que Conakry surpeuplée ne se réveille de son sommeil, nous entamons un long voyage en direction de Bamako, la capitale du Mali. Il faut avaler 973 km de route. Et pas n’importe laquelle ! « Elle est longue et surtout en très mauvais état », prévient le conducteur du véhicule. Matam est un quartier pauvre de Conakry. Une espèce de favélas à la guinéenne. Mais le décor des abris bricolés et surpeuplés comprend de plus en plus d’immeubles qui longent la mer, épousant superbement les courbes de la berge. Les familles aisées préfèrent de loin le vent marin léger que le tintamarre du centre-ville.


L’axe Conakry-Bamako est de plus en plus fréquenté par nos opérateurs économiques. Le port guinéen est le plus proche de Bamako. Il faut le dire tout de suite : le voyage sera vraiment long. Les nerfs seront mis à rudes épreuves. Pour deux raisons : d’abord, l’état d’une route qui ne finit pas de finir. Depuis près de 10 ans, le gouvernement guinéen travaille à achever les travaux. Le relief très accidenté donne du fil à retordre aux ingénieurs chinois qui travaillent sur le chantier. Trop de ponts à construire, trop de cascades à éviter et des virages dangereux à redresser. Il faut en convenir : il y a du pain sur la planche ! Ensuite, il y a le comportement des hommes.


L’imprudence des chauffeurs qui chargent dangereusement les véhicules de transport, du reste, en piteux état (jusqu’à 9 passagers dans une berline) ne peut faire oublier le comportement peu recommandable des agents de sécurité. Les forces de l’ordre de ce pays n’ont pas la réputation de durs à cuire. Financièrement parlant. « Il suffit de leur parler avec politesse et ne pas oublier de donner un peu d’argent » confie un habituer de la route, avec un brin d’humour. Et il ajoute à leur décharge : « c’est pareil un peu partout dans les pays pauvres, même au Mali! ». Ce qui n’est pas faux. En Guinée ou au Mali, les billets de banque mettent tout le monde d’accord. Une espèce d’échange de bons procédés qui semble être érigée en mode de vie.


LE RACKET. À moins de 100 km de la presqu’île, premier barrage. Des agents en uniforme, hyper motivés, tiennent le point de contrôle. Un barrage en corde oblige les véhicules à l’arrêt. Le contrôle documentaire n’est pas une priorité ici. D’ailleurs, les mauvaises langues disent qu’il est inutile de disposer des documents, il faut juste se munir de billets de banque. « Tout se gère mais il faut être futé », alerte le conducteur. À la porte de la ville, le poste de gendarmerie de Kouria a eu de la notoriété grâce à son fameux guichet de péage de « ticket ». Il s’agit d’un reçu de verbalisation de toutes les infractions possibles contre 100.000 Francs guinéens, soit 5500 Fcfa. Mais sur le reçu, il est marqué 40.000 (2200 Fcfa) fois deux, donc 80.000. Le compte n’est pas bon. Les 20.000 (1.100 Fcfa) sont donc dans la poche du gendarme contrôleur. Qualification de l’infraction : « défaut de toutes pièces », a-t-on écrit sur le volet de la contravention. Ce qui est, du reste, totalement inexact. Cette quittance mettra-t-il le voyageur à l’abri des tracasseries ?


60a583b92d23c_file.jpeg


La route est en mauvais état. Vous étiez prévenus. Les nids de poules peuvent désormais loger des autruches. Les déviations sont nombreuses et interminables. Quelques chinois sont visibles en train de coordonner le coulage de béton armé de ponts distants d’à peine deux cent mètres. C’est une route à problèmes, fait remarquer le chauffeur qui zigzague évitant deux trous pour tomber dans le troisième. D’après lui, un ministre vient d’être renvoyé du gouvernement guinéen pour avoir fermé le robinet du financement de cette infrastructure à laquelle tient le président Alpha Condé.


Chemin faisant, l’intrépide voyageur tombe nez à nez sur une patrouille de gendarmes. « Descendez vitres ! », ordonna sèchement un d’entre eux. Il réclame les attestations du test Covid. Malgré la présentation des résultats négatifs, l’agent exige le paiement de 20.000 francs guinéens chacun. « Sinon, retournez », prévient-il.


Le relief de ce pays est époustouflant. Il est entièrement dominé par la dorsale guinéenne sur laquelle se juxtaposent des massifs élevés aux versants souvent abrupts, des plateaux, des plaines de piedmont, des bas-fonds et des vallées inondables. L'ensemble culmine aux monts Nimba (Lola) à 1 752 m. Le véhicule montre des signes d’inconfort avec les cliquetis des blonds qui commencent à se desserrer. Première sous-préfecture en quittant la capitale, Kindia abrite l’une des plus grandes mines de bauxite du pays.


Les agents de la sécurité routière sont également là, tenant fermement une barrière dressée que le voyageur ne peut franchir sans filer quelques sous. « Lever barrage », c’est le code. Les initiés savent. Une vingtaine de barrages de ce genre jalonne cette route que fréquentent de plus en plus les camions et petits véhicules maliens. Le corridor prend du galon du fait de l’amélioration des échanges commerciaux entre le Mali et la Guinée à travers l’exploitation du port de Conakry.


GÉNIE CIVIL COMPLEXE. Pour refaire cette route, il faut un budget colossal. Mais l’Etat guinéen n’est pas le seul à saigner : la nature est agressée. Les longs arbres centenaires tombent les uns après les autres. Le confort a décidément du prix ! Après Kindia, c’est Mamou. Les deux localités sont reliées par un chapelet de collines. Construire une route sécurisée pour des gros porteurs hyper chargés relève d’une prouesse de génie civil que les chinois s’évertuent à réaliser.


Sur les hauteurs, des camions agonisent sous le poids de leur chargement. Les moteurs crachent de la fumée. Certains se sont fait éclatés les pneus d’occasion achetés bon marché à Madina, le plus grand centre commercial de Conakry. D’autres rendent tout simplement l’âme au bord de la route. « La route là est très dangereuse, de jour comme de nuit », commente le conducteur après avoir dépassé un vieux camion Renault Magnum, tête baissée que des mécaniciens bricoleurs cherchent à ramener à la vie. Malgré les efforts, le moteur ne redémarre pas. Le camion n’aspire à mourir dignement au bord de la route. Il aurait fait le choix de l’euthanasie si son convoyeur lui laissait le choix. Sachant la détermination et la hardiesse des chauffeurs guinéens, le moteur redémarrera. Et poursuivra son chemin, advienne que pourra.


Mamou est devenue une grande ville. Ses ressortissants font de bonnes affaires à Conakry et ailleurs. De grands voyageurs devant l’éternel. C’est ce qui explique la construction d’immeubles et surtout de nombreuses mosquées. Ici, il y a tellement de mosquées que les hauts lieux de culte cherchent désespérément fidèles. Un peu à l’image de certains villages maliens dans la région de Kayes. Pendant que le voyageur de l’extrême admire une de ces maisons de Dieu abandonnée, un petit groupe de porteurs de tenue militaires treillis tient un barrage à l’entrée d’un petit pont, avant d’entamer Mamou. Un agent s’approche du véhicule, salut militaire correct et demande juste « le prix du café ».

Le café est pour le guinéen ce que le thé sahélien est pour le malien. Dans tout le pays, de petites cafétérias, les « Café », proposent de petites tasses de café local, mouluré, à 1000 francs guinéens (50 Fcfa). Toujours servi avec un sachet d’eau, c’est la règle : une tasse, un sachet d’eau. Les sujets d’actualité y sont débattus, pas sans passion, surtout lorsqu’il s’agit de politique. Les thèmes vedettes restent le président Alpha Condé et son combat politique à vie avec opposant historique Cellou Dalein Diallo ou encore le programme de nettoyage des emprises dans la capitale guinéenne.


LE CAMION CRAQUE. Au minuscule poste de contrôle routier tenu par la gendarmerie avec cinq brigadiers, il ne s’agit ni du coronavirus ni d’un contrôle documentaire encore la lutte contre la grande criminalité. Juste le prix du café ! Formule passe-partout, très raffinée, mais que le voyageur trouve incongrue en ce mois béni de ramadan. De l’autre côté du pont, un autre camion perd ses moyens et s’affaisse à la manière du chameau.


Le chauffeur devient peu bavard. La fatigue certainement. Les yeux rougissent. Il met son état au compte du jeûne. Pour se déconcentrer, il me fait le récit d’un cas de braquage à main armée sur le même tronçon en 2017. Il se souvient que le malfrat a tiré sur son véhicule peu avant 3 heures du matin. Le projectile a atteint le pneu arrière rendant la fuite quasi impossible. Il fut dépouillé de tous ses biens avant de se voir administré des gifles pour indiscipline caractérisée. « Quand on donne des ordres, on exécute ! », lui a lancé son agresseur après la rafale de gifles. « Des ordres ! », en rit la victime qui se prend pour le lieutenant Colombo pour porter ses soupçons sur les gendarmes du poste du pont. Dieu seul sait.


Entre Mamou et Dabola, 150 km, une abondante pluie corse les choses. La boue retient les pneus du véhicule et réduit la visibilité. Sans oublier que les gros porteurs mal entretenus ne peuvent freiner. Le climat est tropical à deux saisons : la saison des pluies, de mai à octobre (varie plus ou moins selon les régions), et la saison sèche. Le sud-est de la Guinée est subéquatorial avec une longue saison des pluies (8 à 10 mois) et des températures moyennes de 24 °C à 38 °C.


LE BOURBIER. C’est dans un véritable bourbier que les véhicules frayent leur chemin entre Dabola et Kouroussa. Les roues sont colonisées par la boue. Le véhicule patine en avançant doucement à coups de pistons. De loin, on pourrait entendre le moteur ronronner. Ce n’est qu’à partir de Kankan (mi chemin) que la route s’améliore et les véhicules gagnent en vitesse et en souplesse. Kouremalé, la bourgade frontalière que les deux pays se partagent en quasi-égalité. Du côté guinéen, halte obligatoire au poste de la police des frontières.


À droite de la route principale, deux agents tiennent le registre des passages, 4 autres surveillent la cour jetant un œil de temps à autre sur la route pendant qu’un policier contrôle les documents de voyage dans une salle minuscule tout au bout du couloir.


Montrant patte blanche, documents de voyage et test Covid-19 payé à 25.000 Fcfa à l’INSP de Bamako sont présentés au policier assis derrière une table métallique sur laquelle sont entassées des pièces d’identités guinéennes. L’agent finira par encaisser l’équivalent de 2000 fcfa pour « l’enregistrement de notre passage à la frontière ». Ainsi de suite, tous les passagers étrangers mettent la main à la poche. Les citoyens guinéens payent également. Mais pas autant que les non-résidents. « C’est la même chose au Mali aussi... » fait remarquer le chauffeur, visiblement gêné par le comportement peu orthodoxe de l’agent de police.


L’agent de police qui encaisse les billets de banque tient un deuxième registre où les identités des passagers sont écrites en plus de leur provenance et de leur destination finale. Précaution de sécurité par temps de terrorisme mais par ricochet prétexte d’encaissement illégal. Les frais d’enregistrement sont de 20.000 francs guinéens pour les étrangers et 10.000 pour les citoyens du pays n’ayant de pièces d’identité. À ce tarif, il faut ajouter celui de la Covid qui est de 20.000 francs guinéens. Le tout, évidemment, sans quittance. Après plus de 24 heures de route, le voyageur arrive à Kouremalé, un plus de 100 km de Bamako. La morale de l’histoire : la pandémie du coronavirus fait (presque) autant de bien que de mal.


Ahmadou CISSÉ
autho

Ahmadou Cissé

ARTICLES CONNEXES

VOIR TOUT

TWITTER